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Durant l’Occupation, une institutrice villefranchoise à la retraite, Eva Pourcel, accepte de prendre en charge Victor Gottesman, un enfant Juif. Elle va lui sauver la vie.

Eva Pourcel est née le 30 mai 1886. Son mari est tué au tout début de la Première Guerre mondiale : à 28 ans, elle se retrouve seule avec ses deux enfants de 4 et 6 ans. Elle ne refera jamais sa vie.

Dans les années 1930, Eva Pourcel est directrice de l’école Nord de Villefranche-de-Rouergue. Elle est un “hussard noir de la République”, connue pour son fort caractère mais aussi et surtout pour sa grande humanité.

Lorsque la Seconde Guerre Mondiale éclate, Eva Pourcel a 54 ans. Ses enfants sont grands et elle s’apprête à prendre sa retraite. Elle ne sait pas encore qu’un très jeune enfant, Victor Gottesman, va surgir dans sa vie.

Victor Gottesman.

Victor Gottesman est né en 1941 à Nîmes.

Il est le fils de Zev Gottesman, un Juif né en 1912 dans ce qui correspond aujourd’hui à l’Ukraine. Zev émigre en Palestine en 1930 : il a 18 ans. Il se marie en 1937 avec Sarah Binder, elle-aussi née en Ukraine (en 1914) et émigrée en Palestine.

Zev Gottesman s’engage dans l’Irgoun, une organisation clandestine juive, sioniste, opposée à la présence des Britanniques en Palestine. Ayant appris que sa tête avait été mise à prix par les Britanniques, il fuit la Palestine avec sa femme en 1938 ; ils gagnent Paris où se trouvait une partie de leur famille.

Une petite Huguette naît à Paris en 1938. Après l’Armistice de 1940, la famille Gottesman décide de rallier la zone Sud.

C’est à Nîmes que Victor voit le jour, le 21 juillet 1941.

Dès 1941, Zev Gottesman s’engage au sein de la MOI (“Main d’Œuvre Immigrée”), un syndicat issu de la CGT unitaire et actif dans la Résistance.

Les choses s’accélèrent fin 1942, lorsque le Sud de la France est envahi par les Allemands : la zone libre n’existe plus. L’étau se resserre sur les Résistants et sur les Juifs. Sarah, l’épouse de Zev, souffre de troubles psychologiques et ne peut plus s’occuper de ses enfants. En 1943, Zev décide de confier Huguette à une famille de Montpellier et demande à son oncle, qui est fourreur à Villefranche-de-Rouergue au bas de la rue de la République, de trouver un solution pour Victor. L’oncle villefranchois prend alors contact avec Eva Pourcel (fin 1943), laquelle accepte d’accueillir Victor chez elle malgré les risques encourus et le climat tendu qui règne à Villefranche.

En effet, fin septembre 1943, la révolte d’un régiment de Croates contre leurs chefs SS et la répression qui suit plonge Villefranche dans un bain de sang, plusieurs jours durant.

A Villefranche, Eva Pourcel raconte aux curieux que Victor est son petit-fils. Officiellement, Victor s’appelle “Victor Dumont”. Pourtant, certains Villefranchois connaissent le secret d’Eva Pourcel. Tous garderont le silence.

Victor et Eva habitent du côté de l’avenue Etienne Soulié, à quelques dizaines de mètres d’un hangar réquisitionné par l’armée allemande pour y abriter des véhicules militaires. Un jour, Victor échappe à la vigilance d’Eva et part à la rencontre des soldats postés près d’un camion. Les militaires sympathisent avec l’enfant, le font monter sur l’engin et le prennent en photo. Morte de peur, Eva vient récupérer Victor. Les soldats la félicitent alors pour la beauté de son “petit-fils”, une petite tête blonde qu’ils jugent tout à fait conforme à la “race aryenne”…

Il est prévu que Victor retrouve ses parents à la fin de la guerre. Mais le 19 août 1944, Zev, le père de Victor, meurt à Toulouse lors des combats pour la libération de la ville.

L’enfance de Victor à Villefranche.

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A la fin de la guerre, Victor reste chez Eva Pourcel. Un lien indéfectible se tisse entre Eva et son petit-fils.

Victor grandit ; il va à l’école puis au collège de la Douve. Il se fait des amis et vit heureux avec Eva. Mais leur maison est située relativement loin du centre-ville à pied et Eva commence à vieillir.

C’est la raison pour laquelle en 1953, Eva Pourcel décide de s’installer avec Victor à Versailles, là où habite l’un de ses fils. Eva a alors 67 ans et Victor 12 ans.

Eva continuera à s’occuper de Victor jusqu’en 1967. Victor réussit les concours des grandes écoles et devient ingénieur des télécommunications. Il se marie en 1967 ; il aura trois garçons et adoptera une fille.

Eva ne percevra jamais la pension destinée à Victor, car captée par son oncle paternel. Elle décèdera en septembre 1971.

Victor gardera contact avec sa soeur Huguette, passée par différents organismes d’aide à l’enfance avant d’être recueillie par une tante à Paris. Il reverra aussi sa mère dans les années 1970, placée en institution spécialisée.

Eva Pourcel, élevée au rang de Juste parmi les Nations.

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Qu’est-ce qui a poussé Eva Pourcel à prendre en charge Victor fin 1943, aux heures les plus sombres de l’Occupation, au péril de sa vie ? Où a-t-elle trouvé la force, elle qui a eu une vie si difficile, d’élever Victor comme son propre fils ? Quoi qu’il en soit, Eva est un exemple pour nous tous.

En juin 2017, le titre de Juste parmi les Nations a été décerné à Eva Pourcel, à titre posthume.

Ce titre est la plus haute distinction civile de l’État d’Israël. Il est décerné par l’Institut Yad Vashem à ceux qui, par leurs actions et malgré le danger, ont permis de sauver la vie de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale.

En septembre 2019, une cérémonie au mémorial de la Résistance de Sainte-Radegonde, près de Rodez, a été l’occasion de rendre hommage à Eva Pourcel ainsi qu’à quatre autres Justes aveyronnais. Victor Gottesman était présent (photo ci-contre).

Epilogue.

Victor Gottesman vit aujourd’hui à Chaville dans les Hauts-de-Seine. Il se souvient avec émotion de ses premières années à Villefranche, la ville de ses racines, où il a encore des amis et où il se rend régulièrement. Il garde un souvenir ému et reconnaissant de sa grand-mère Eva Pourcel.

Victor Gottesman s’interroge souvent sur son destin, qui a oscillé entre la folie des hommes et l’amour le plus pur, le plus désintéressé.

Un jour, alors qu’il travaillait comme ingénieur des télécommunications pour la filiale française de l’entreprise allemande Hoechst, Victor Gottesman se rend au siège de Francfort pour une réunion importante. Il n’est pas sans savoir qu’Hoechst est l’une des trois principales entités issues de la scission du groupe IG Farben, impliqué dans la fabrication des gaz mortels utilisés dans les camps de concentration. Il est difficile de décrire le sentiment que Victor Gottesman éprouve alors en marchant dans les couloirs de cette grande entreprise… Décidément, le destin réserve parfois bien des surprises.

Cet article a été rédigé par Jean-Marie Bugarel sur la base du témoignage de Victor Gottesman recueilli le 4 octobre 2021.

Lire aussi notre article : Louis Fontanges, debout face à la barbarie.

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